Texte co-écrit avec Tatiana Kumo, psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie
LA RUINE DES BASTIONS DU VIRILISME
ANALYSE DE L’EFFONDREMENT DES NORMES DE LA MASCULINITÉ HÉGÉMONIQUE
Cadres théoriques de la masculinité hégémonique
Introduire la masculinité hégémonique suppose d’examiner les héritages historiques qui configurent nos identités. En sociologie du genre, ce concept désigne un système de normes qui impose certains modèles masculins comme légitimes, reléguant les autres à des formes subalternes (Connell, 2005). Loin d’être neutres, ces normes structurent les rapports sociaux, produisent des hiérarchies et prescrivent ce que signifie « être homme » à un moment donné. Elles reposent sur la valorisation de la domination, de la performance et sur l’exclusion systématique de la vulnérabilité.
Virilité, masculinisme et pluralité des figures masculines
Le masculinisme argumente autour d’un noyau agissant comme écran protecteur et illusoire d’un naturalisme dominant. Le masculin est à distinguer du masculinisme, et nous pouvons cibler cette distinction à travers la mythologie grecque. Il importe également de distinguer la virilité du sexe et de la masculinité en général. La virilité est à placer du côté des rapports sociaux à travers des prismes culturels, de l’acquisition de l’indépendance et du sens des responsabilités, mais aussi sur des valeurs éthiques et morales.
Plusieurs masculinités grecques font état de cette notion de virilité. C’est le cas d’Ulysse, dont la grandeur résidait dans l’intelligence, la patience et la fidélité à Ithaque : il triomphe par la ruse et la persévérance, non par le besoin irrépressible de domination. Sa virilité intérieure apparaît comme indice de maturité et de subversion. De même, Hector, dans sa scène d’adieu à Andromaque, incarne un homme capable d’exprimer ses émotions tout en assumant son rôle de protecteur, avec une réelle conscience affective. À l’inverse, Achille représente une excellence guerrière marquée par l’orgueil et la colère : son honneur, étroitement lié à un besoin absolu de reconnaissance, révèle une vulnérabilité psychique derrière une invincibilité physique. Cette faille le rend particulièrement exposé au sentiment d’humiliation. Ces deux figures témoignent déjà de la pluralité des modèles masculins et permettent de distinguer virilité et masculinisme.
Par ailleurs, dans la chronologie historique, la masculinité n’a pas toujours été synonyme de force brute. Le masculin peut être compris comme apprentissage mature, capacité de transformation et respect de l’autre, comme dans certains rites de passage. L’anthropologie montre une multiplicité de structures sociales — matrilinéaires, cognatiques, coopératives, tribales — qui organisent la transmission identitaire sans recourir nécessairement à la domination patriarcale. La masculinité est plurielle, proportionnelle à la diversité humaine.
Le masculinisme, en revanche, peut être compris comme un aveu d’échec face à l’éthique du masculin : un ravage collectif lorsque l’identité se fonde principalement sur la gloire et l’honneur et sur l’idée que la valeur masculine dépend d’une hiérarchie des sexes. Les grands récits philosophiques suggèrent autre chose : la grandeur masculine se mesure à la capacité d’assumer, de protéger sans dominer, de reconnaître ses limites et de consulter autrui. Les identifications cinématographiques à des figures de puissance guerrière ou mafieuse dessinent un modèle suprémaciste qui échoue sur le plan relationnel, tragédie sacrificielle dont le patriarcat constitue le cadre structurant. La question demeure : qui est l’humain dans le costume ?
Dynamiques sociales et domination symbolique dans les interactions
Ces considérations théoriques prennent un relief particulier lorsqu’elles sont mises en regard d’un microcosme concret : un bar de village, fréquenté majoritairement par des hommes, dont la dynamique s’est transformée après le départ de l’ancien propriétaire. Sans prétendre à une quelconque généralisation, les observations qui en sont issues offrent un appui empirique aux mécanismes décrits.
Autrefois ouvert et accueillant, cet espace s’est progressivement structuré autour de comportements codifiés, reflétant le cadre normatif dominant. Les interactions y obéissent à une hiérarchie implicite des voix, des gestes et des silences : imposer le ton, parler plus fort ou interrompre devient un marqueur de légitimité, tandis que tout écart à cette performance expose à la marginalisation.
Ces observations illustrent ce que Bourdieu (1998) nomme la domination symbolique : la reproduction des hiérarchies sociales dans les interactions quotidiennes, intériorisées par les participants qui en acceptent les règles implicites. Conformément aux analyses de Connell (2005), ce système apparaît moins comme une essence que comme un ensemble de relations de pouvoir, reposant sur la surveillance mutuelle et la complicité tacite de ceux qui s’y plient.
Les effets de cette rigidité normative sont multiples. La performance constante érode progressivement l’espace social : les interactions deviennent répétitives, la spontanéité disparaît, et une fatigue psychologique s’installe chez ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces rôles. La persistance de la violence symbolique affecte non seulement les marginalisés mais également ceux qui imposent la norme, piégés dans une identité qu’ils doivent défendre en permanence. La masculinité hégémonique révèle ainsi son instabilité intrinsèque : fondée sur l’affirmation continue de puissance, elle demeure structurellement fragile.
Crise, désajustement et transformations des masculinités
Le déclin du masculin traditionnel, vécu comme perte identitaire, interroge : que perd-on réellement lorsque la hiérarchie automatique s’effrite ? Le rôle assigné à la masculinité est largement symbolique ; la perte l’est tout autant. La puissance peut apparaître comme fantasme plus que comme réalité tangible. La difficulté n’est pas que « les hommes ne savent plus être des hommes », mais que l’identité masculine n’est plus adossée à une hiérarchie automatique. Ce mode d’emploi masculiniste entre en crise, et la réponse défensive peut prendre la forme du repli ou de la radicalisation. Ce ne sont pas des preuves de déclin, mais des signes de désajustement culturel.
Dans une période de mutation sociale où les femmes redéfinissent leur place, les hommes sont invités à questionner la leur. Si l’environnement social évolue plus rapidement que les représentations culturelles du masculin, un décalage adaptatif apparaît. Les transitions sont toujours marquées par l’inconfort, mais elles ouvrent aussi la possibilité d’un déplacement. Lorsque le masculin se pense comme chemin de conscience de soi, comme maîtrise intérieure plutôt que comme domination extérieure, l’adhésion au masculinisme devient moins nécessaire.
L’effritement des normes rigidement codifiées ouvre ainsi la possibilité de nouvelles formes de présence masculine. Lorsque les codes apparaissent dans leur artificialité, il devient possible de réinventer les interactions : les gestes s’assouplissent, les silences retrouvent un sens, la vulnérabilité cesse d’être disqualifiante. Les masculinités alternatives ou subordonnées peuvent coexister et se développer lorsque la pression normative s’affaiblit (Connell, 2005).
Cette réorganisation ne constitue pas une reddition mais une réappropriation de l’espace social. Les hommes, libérés de l’obligation de dominer, peuvent développer une présence plus consciente et relationnelle. L’observation du microcosme étudié illustre que la transformation des normes est possible et que la puissance ne réside pas dans l’écrasement mais dans la capacité à exister sans hiérarchiser.
En conclusion, l’analyse théorique et l’observation empirique convergent : la masculinité hégémonique repose sur des mécanismes intériorisés mais fragiles. Sa rigidité génère fatigue et érosion relationnelle, créant les conditions de son propre affaiblissement. L’ouverture à des formes plus réflexives et inclusives du masculin ne signe pas un déclin, mais une mutation. La question n’est plus de préserver un bastion, mais de redéfinir un espace où le masculin puisse s’inscrire dans le langage du monde sans être l’étendard sacrificiel d’un ordre hiérarchique.